Les étoiles naissent à l’est

Les étoiles naissent à l’est.

Chapitre 1

Le bruit discret des équipements de surveillance l’avait réveillée. La brume du sommeil était tenace mais les bips sonnaient de plus en plus clairement et bientôt une lumière chaude se frayait un chemin au travers de ses cils.

Une alarme silencieuse s’était activée, une petite icône en forme d’oeil sur un écran. La courbe de rythme cardiaque qui s’y imprimait était désormais aussi régulière que musicale.

L’air conditionné déversait ses effluves d’air tiède contre la grande baie vitrée, baignée du soleil matinal, projetant sur le seul visage de la pièce les ombres fines des volets fixés à l’extérieur.

Des larmes froides coulaient alors que les iris anthracite de ses yeux, maintenant clignant vigoureusement, se contractaient pour s’acclimater à cette vive lumière. Le son et l’image peinaient à se synchroniser et le spectacle du lever de soleil dans cette chambre d’hôpital semblait aussi inattendu que le motif de la couverture qui couvrait la jeune femme.

Ses sourcils froncés, elle étudiait les abords de sa literie puis en relevant le menton, fit un rapide tour d’horizon. Le vide apparent de la pièce n’arrangeait rien à la confusion. Des barrières latérales bordaient son couchage et de multiples tuyaux et fils électriques couraient sous les draps blancs.

Une large porte sertie d’un hublot ovale se mit à pivoter et deux femmes en blouses blanches et bleues étonnées entraient non sans une certaine précipitation maitrisée.

– Elle est réveillée ! — dit la femme avec l’insigne bleu petit-chat-avec-des-ballons.

– Incroyable ! — souffla l’autre femme avec l’insigne jaune clown-avec-un-arrosoir.

La jeune patiente voulait se redresser pour accueillir sa visite, mais une colonie de fourmis s’était installée dans ses nerfs moteurs et chaque tentative de mouvement lui intimait de changer d’idée, elle se contenta d’esquisser un sourire inquiet et indiquait par l’arc de ses sourcils et un grognement qu’elle exigeait d’en savoir plus.

Tandis que la femme avec le petit chat et les ballons s’affairait sur le matériel à l’origine de multiples bruits qui assuraient le fond sonore, celle arborant le clown sur fond jaune s’approchait. Elle portait des lunettes à monture rectangulaire en plastique rose, elle n’avait sûrement pas fait exprès de les accorder avec le jaune de son clown, car cette complémentarité était hélas malmenée par la couleur de ses cheveux d’un roux aussi artificiel que la plâtrée de maquillage bleu-canard qui encombrait ses paupières.

– Alors Yoko, Comment te sens-tu ? — lança-t-elle alors à l’occupante centrale de la chambre.

La jeune fille aurait bien aimé répondre par une question mais ses cordes vocales ne vibraient pas et un grognement rauque fut sa réponse. Milles pensées se bousculaient alors dans sa tête et la frustration de ne pouvoir les partager était palpable.

– Ne force pas trop, ça va revenir, tu as juste dormi un peu longtemps. — précisait la femme-clown sur un ton qui se voulait rassurant.

La femme petit-chat en avait terminé avec ses appareils, ils traçaient maintenant leurs indications dans un agréable silence qui allait libérer un peu d’espace de pensée à leur plus proche voisine.

– Le docteur passera te voir dans la matinée. — concluait en souriant la femme-clown avant de quitter la pièce suivie par petit-chat-ballons.

Le soleil continuait son ascension et s’échappait déjà du cadre que formait la fenêtre, la vue depuis le lit n’était pas assez plongeante pour évaluer l’altitude de l’étage auquel elle se trouvait, les rares reliefs qui déformaient l’horizon étaient soit trop loins soit trop plats pour donner une indication géographique, en tout cas, ils ne ressemblaient pas aux collines dont Yoko pouvait se souvenir.

La porte à hublot pivota de nouveau pour laisser entrer un petit homme moustachu et rondouillet en blouse blanche. Il était suivi de près par un essaim d’étudiants boutonneux portant pour une bonne part, plaqués sur leur poitrine par leurs bras croisés, une sorte de tablette transparente lumineuse.

Le docteur pris la parole à l’adresse de son groupe :

– Mademoiselle Kuronezumi est sorti du coma ce matin à 8h44 après 4220 jours de coma, grâce au protocole expérimental des laboratoires Seito & Johnson que nous avons débuté en semaine 37.

Yoko attendait la suite de l’explication tout en essayant de calculer mentalement ce que ça pouvait donner en mois ou en années.

– Cela fait presque 12 ans. — dit l’étudiante la plus proche qui ne pouvait cacher une certaine fierté derrière sa moue de satisfaction contrôlée. L’ éclairage bleuté à contre-plongée émanant de sa tablette lumineuse lui donnait un air de scout malsain jouant avec une lampe de poche sous la tente..

Le regard de Yoko se perdit dans un roulement de tonnerre, elle voyait les blouses blanches échanger sur son cas, mais elle n’entendait plus. Le tambour de son pouls saturait la pièce de mouches lumineuses et frénétiques.

Des visages curieux s’approchaient, des bouches souriantes articulaient des mots qui ne semblaient avoir aucun autre objectif que d’agiter le vacarme de la confusion. Les faces pâles des carabins  se muaient maintenant en inquiétantes créatures clownesques. La fresque hallucinatoire n’avait plus rien de cohérent quand ce qui devait être un stéthoscope se muait en arrosoir dont la queue se déroulait jusqu’à un chat dont seuls les yeux et le sourire aux dents blanches surnuméraires se reflétaient dans le flou.

Alice était en chute libre vers l’inconnu et toute la pièce volait autour d’elle dans une folle tornade où se mêlaient ses angoisses aux bourrasques haletantes de sa respiration.

Chapitre 2

La chute n’en finissait pas, l’accélération lui donnait froid dans les pieds comme si son sang résistait à la gravité en fuyant le fond du maelstrom pour aller se fracasser contre ses tempes gonflées d’horreur.

Tandis qu’elle vrillait dans le vide, il lui sembla bientôt distinguer un vaste cratère dont le diamètre infini tapissant le sol de ses reliefs concentriques semblait vouloir répondre à la voûte céleste d’où jaillissait Yoko telle un fragment de météorite en fusion.

Elle se raidit en se préparant à l’inévitable violence de l’impact contre les ocres rouges qui tenaient place d’horizon et tandis que les reliefs escarpés approchaient dangereusement, le tourbillon qui l’avait aspirée ici se muait en fournaise nucléaire saturant tout de sa lumière si aveuglante que ses oreilles n’étaient plus que des acouphènes douloureux.

L’air chauffé à blanc lui brûlait les bronches, chaque inspiration n’était que douleur. Ce qui n’était qu’un grondement lointain se changeait en tonnerre, puis en orage sec, la grêle fouettait son visage meurtri par les lames de vent qui portaient les cris d’une étonnante proximité.

– Adrénaline ! Adrénaline ! Que prévoit le protocole ?

– Attention, choc dans 3…2…1… Ecartez-vous !

Nouvelle explosion de foudre et de flammes, Yoko n’était plus qu’un plasma de douleur, la grêle tombait maintenant à l’horizontal il n’y avait plus de haut ni de bas.

– Putain regardez ça !

– Trépan ! Apportez moi le trépan !

– Ah ! Merde ! ça pisse le sang !

La tempête faisait rage mais il n’y avait plus aucun nerf capable d’en capter l’énergie à transformer en souffrance, le sol rouge avait laissé place à un océan d’hémoglobine déchainé où nageaient des petits chats luttant pour une de leurs multiples vies.

– Mais c’est quoi ce truc ?!

– Ventilation !

– Apportez ça au labo pour analyse !

 Yoko aurait voulu sauver tous ces chatons mais déjà ils disparaissaient dans les embruns rosâtres qui les emportaient au large de ce qui semblait bien être une île. Un rocher perdu au milieu de ce décor dantesque. Flottant à présent dans l’air épais, Yoko pu poser ses pieds nus sur les pierres glissantes du relief émergeant.

– J’ai un pouls ! Elle respire !

Le rivage rocheux était maintenant caressé par la brise, un air frais et iodé venant du large redonnait de la consistance à son corps comme pour lui rendre la chair que les vents lui avaient arraché. Elle sentit son coeur cogner régulièrement en récupérant de sa performance précédente, l’air était de nouveau respirable.

La jeune femme rouvrit les yeux en fronçant les sourcils puis secouait sa tête pour chasser les derniers graviers de son cauchemar. Une main ferme opposait une résistance à ses mouvements, Yoko compris assez vite pourquoi quand sa vue se teintait de rouge.

– Doucement, ne bougez pas la tête, nous avons dû opérer en urgence pour… — il ne finit pas sa phrase voyant qu’elle n’écoutait pas vraiment.

Elle était nue, couverte de sang et d’une myriade d’électrodes dont les fils colorés couvraient sa poitrine. Son poignet gauche était affreusement douloureux, ce qui n’avait rien de surprenant compte tenu du fait qu’il était enferré dans un bracelet d’acier relié par une courte chaine à un autre bracelet d’acier lui même accroché à la barrière latérale.

La porte pivotante s’ouvrit en claquant et un homme en uniforme surgit, rouge de colère.

  • Vous deviez m’avertir dès son réveil ! — cracha-t-il.
  • Laissez lui un peu de temps, elle n’est pas en état de répondre à vos questions ! — répondit le médecin en jetant à ses pieds un de ses gants en vinyle couvert de sang.
  • Quand ? Quand est-ce que je pourrai lui parler ? — dit celui qui devait être un flic.
  • Laissez nous la stabiliser, nous vous informerons dès que ce sera possible et que nous aurons reçu toutes les analyses pour établir un diagnostique précis de sa situation. — conclut le docteur en tournant le dos au fonctionnaire pour revenir vers sa patiente.

Le flic tourna les talons et sorti en décrochant une radio de sa ceinture, la porte pivotante se referma sur les mots qu’il allait prononcer dans son appareil.Chapitre 3

Une lune gibbeuse occupait à présent la baie vitrée, au centre d’une croix formée des étoiles d’Aldebaran, Castor, Capella et Betelgeuse. Un léger voile nuageux masquait les pieds d’Orion et de Pollux des gémeaux par sa diffusion de la lumière lunaire.

Il devait être environ 21h30. Yoko était épuisée mais ne trouvait pas le sommeil, sa première journée en l’année 2028 lui paraissait aussi irréelle que pénible, elle avait été trimballée de services en services et s’était faite examiner sous toutes les coutures. Elle n’arrivait pas à croire qu’il soit possible de rencontrer autant de cardiologues et de neurologues dans le même hôpital et qu’aucun d’eux n’ait jugé utile de lui expliquer comment elle était arrivée ici.

Son cas devait être une source miraculeuse de sujets improbables pour les thésards, il y avait bien de quoi titulariser une demi-douzaine de spécialistes.

Elle avait sacrément mal au crane mais ils l’assommaient d’antidouleurs à la demande.

Elle pensait au ralenti, ses souvenirs étaient vagues, lointains comme ce qu’on a su un jour, mais dont on n’a plus eu besoin pendant plus de 10 ans. Elle avait tout oublié de ses fiches de révision pour le BAC, elle avait même oublié le sujet de son épreuve de philosophie alors même qu’elle avait eu la fierté de lire qu’elle était reçue avec mention, la veille.

Le souvenir de ses amis était vibrant et fragile comme un reflet sur un plan d’eau dont il ne faut pas rider la surface. Elle essayait de se souvenir de ses derniers instants avant le trou noir qui avait soufflé les bougies de son 19ème anniversaire. Elle avait désormais 31 ans. Elle ne vivrait jamais l’excitation d’avoir 20 ans ni la sagesse nostalgique qui s’installe avant d’arriver à 30.

Elle avait donc voyagé vers le futur, mais sans machine magique pour remonter l’espace-temps. Elle aurait tant voulu se jeter sur son téléphone et lire les 10 dernières années de publications de ses amis sociaux, mais elle ne l’avait pas et il était probablement rendu obsolète depuis le temps. Elle se mit en quête de la télécommande de l’écran extra-plat accroché au mur.

La télévision du futur, dont elle avait fini par comprendre qu’elle ne se commandait que par la voix, était toujours aussi débile et violente. Les candidats de téléréalité avaient envahi tous les plateaux, la météo, le journal et les téléboutiques de vente à distance. Les pages de publicité vendaient toujours de la lessive, des plats surgelés, des croquettes pour chat et des tampons. Le prime-time publicitaire était toutefois réservé à l’armée, maintenant privatisée, qui recrutait à tour de bras pour la défense de la nation contre les dangereux terroristes.

Changer de chaine était une épreuve pour son larynx, au bout de quelques heures à regarder la purée intellectuelle qu’on y servait, elle ordonna à la télé de s’éteindre, ce qui lui coûta de s’époumoner à confirmer par un oui sonore son souhait d’arrêter tout ça.

Elle espérait pouvoir recevoir la visite de son père prochainement, il était en déplacement professionnel mais avait été averti de sa sortie du coma. Elle ne doutait pas que le cerbère qui campait devant sa porte voudrait être présent lors des retrouvailles. Elle ne craignait pas les monstres à trois têtes autant que d’affronter la déception de son père, il devait assurément se sentir déshonoré pour ne pas être présent à son chevet.

Les femmes clown et chat-ballons qui passaient régulièrement vérifier ses pansements et son électroencéphalogramme tenaient le fonctionnaire de police et ses multiples requêtes d’interrogatoire à l’écart car elles jugeaient sa présence anxiogène et contre-productive. Il vidait alors la batterie de sa radio pour exposer la situation à son supérieur tout en lustrant ses semelles sur le revêtement PVC du couloir à force de faire les cents pas entre la porte à hublot et le distributeur automatique de boissons.

Après réflexion, Yoko se dit que son cas devait être carrément désespéré pour que le trou qu’on lui avait percé dans le crâne soit surveillé par les lauréates d’un concours de miss camping thème clown et par un flic mal rasé dont les litres de café qu’il ingurgitait n’allait rien arranger à sa nervosité.

Elle finit par s’endormir, rattrapée par la fatigue physique et les médocs.

Chapitre 4

La brigade interrégionale de la police judiciaire de Lyon où il travaillait depuis un quart de siècle était exsangue comme jamais, les hommes du service vieillissaient  mais n’étaient plus remplacés depuis le décret d’application de la loi de programmation militaire de 2021.

Raphael Platon avait passé une sale journée de planque dans un fourgon garé sur les pentes du quartier sensible de La Croix-Rousse. Il devait retrouver la trace d’un trafiquant d’armes dont le nom apparaissait dans les écoutes téléphoniques en relation avec une affaire terroriste.

L’officier était à court de café, son thermos était aussi vide que son estomac. Il n’avait rien mangé depuis son kebab au poulet de la veille. Il aurait bien volontiers vidé le réservoir d’une vaporette pour passer le temps, mais c’était aussi illégal que démodé. Il remonta un peu sa manche pour dégager son Tecom.

Il était minuit passé de 10 minutes selon l’écran souple enroulé autour de son poignet, la lune était haute et brillait entre les immeubles. L’éclairage bioluminescent de la rue baignait les sièges avant du fourgon d’une lumière verdâtre.

Ces lierres génétiquement modifiés pour intégrer cette propriété habituellement dévolue aux méduses et au plancton avaient trouvé l’adhésion des trésoreries municipales en raison du rapport éclairage sur coût tout à fait avantageux.

Il quitta la cabine de conduite par le dégagement entre les sièges pour rejoindre la partie arrière du véhicule. Là, étaient installés, sur une tablette, quelques équipements électroniques. Juste en face, il y avait un siège pivotant dont le support était fixé au plancher afin de pouvoir y accueillir un opérateur quand le véhicule était en filature.

Il fit un mouvement de poignet dessinant un M dans l’air et son Tecom afficha le bulletin météo : un abruti à la coupe de cheveux aussi ambitieuse et improbable que sa chemise orange aux motifs léopard prédisait un temps froid sec pour les prochains jours. Raphael n’attendit pas les conseils coiffure du présentateur ni le traditionnel placement de produit, il abaissa la manche de sa veste pour étouffer la petite voix.

Il détestait être seul lors de ses missions, l’ennui et la fatigue conduisaient immanquablement à la somnolence, ce qui n’était pas spécialement d’un grand secours dans une mission de surveillance. Il devait théoriquement compter sur le meilleur ami des officiers de police en mission, le Meca.

Le Meca était un drone volant autonome très silencieux qu’on pouvait programmer pour monter la garde, ces robots étaient armés d’un canon de 5mm en vertu de la règlementation sur le droit à l’auto-défense des robots autonomes, ils étaient donc capable de tirer à vue sur toute personne présentant les signes avant-coureurs d’une agression.

La batterie du robot affichait 5 petites barres vertes, il était prêt à l’emploi dans sa caisse en aluminium, mais le vieux flic n’était pas spécialement fan de cette technologie, il avait fait ses classes à une époque où on pouvait encore compter sur un véritable coéquipier humain.

Pour se justifier moralement et ne pas culpabiliser d’éviter de recourir à cette technologie effrayante, il se remémorait régulièrement les histoires de robots piratés qui se retournaient contre leurs maitres. Le fabriquant affirmait naturellement qu’il ne s’agissait que d’un bug mineur corrigé dans la dernière mise à jour de l’AIS, le système d’intelligence artificielle embarqué.

Platon était claqué, il fallait qu’il dorme pour être opérationnel.  Il inclina le dossier du siège pivotant et referma la caisse du Meca pour s’en servir de repose-pieds. Il n’avait aucune confiance dans ces trucs là. Il tira à lui la couverture polaire qui trainait sur la tablette, révélant ainsi le pistolet semi-automatique qui y était posé.

Il ferma les yeux et fit le vide dans sa tête, chassant petit à petit ses pensées en imaginant son esprit comme un ciel d’où il soufflait, à chaque expiration, les idées représentées par des nuages. Il s’endormit rapidement.

Chapitre 5

La radio se mit à grésiller, puis une série de tonalités correspondant au code du central se mêla à une voix féminine :

– Central à Papa-Charlie-Roméo-Bravo.

Un chien aboyait quelque part, l’écho avait quelque chose de plaintif. Les bouches d’égouts du caniveau laissaient s’échapper un petit nuage de brume. L’odeur d’urine de la rue était chassée par l’humidité nocturne qui remontait les flancs de la colline.

– Central à Papa-Charlie-Roméo-Bravo. Répondez.

Les vitres avant du fourgon étaient couvertes de buée. La peinture blanche du véhicule banalisé reflétait l’éclat intermittent d’une enseigne de pharmacie.

– Central à Papa-Charlie-Roméo-Bravo. Répondez, s’il vous-plait.

Un léger vrombissement se faisait entendre derrière la porte coulissante. Un liquide visqueux coulait au dessous de la porte, des filets s’étendaient avant de former de grosses gouttes qui se détachaient pour s’écraser sur le bitume.

– Central à Papa-Charlie-Roméo-Bravo. Dernier appel, répondez, c’est un ordre. A vous.

Une flaque de sang s’étirait en serpentant sous le châssis. La coulée d’hémoglobine se mêlait à la crasse de la chaussée avant de sécher.

Chapitre 6

Il était 7h30, l’équipe de nuit avait été relevée par celle du jour et le tour des patients avait débuté. Sa chambre était malheureusement, l’une des plus proches du bureau de la cadre infirmière. Elle fut donc réveillée en premier.

– Comment s’est passée la nuit ? — demandait un jeune homme en blouse bleue ciel.

Yoko, qui émergeait doucement, dévisagea son interlocuteur un instant, il devait être en plein bizutage, sa coupe de cheveux était ridicule, on avait du lui faire ça au cours d’une soirée de faluche. Il était rasé sur les cotés, avait la nuque longue et le dessus était monté en aileron de requin.

– Je dois prendre votre tension. — annonçait-il.

Tandis qu’il cherchait à installer le brassard gonflable sur le bras gauche de sa patiente, il fit tinter la paire de menottes, il toussa nerveusement mais ne fit aucune remarque, la gêne était palpable entre les deux occupants de la chambre.

– Co… comment.. suis-je.. ? Avait-elle commencé à articuler.

– Coiffée ? — avait dit le bizut en plaisantant.

– … arrivée… ici ? — avait terminé de dire Yoko, avec une pointe d’agacement.

Le jeune fronça les sourcils, se demandant si c’était une blague. Il réfléchit, et annonça le plus sérieusement du monde :

– Je suppose que vous êtes arrivée en ambulance.

Yoko se dit que l’éventuel miroir à qui le soignant devait imposer son reflet pour se coiffer le matin n’avait rien à lui envier sur le plan cognitif. Le futur n’était décidément pas à l’image de ce qu’elle aurait pu s’imaginer.

La porte à hublot pivota et un autre soignant entra.

– Ah ! Vous voilà !

L’idiot à aileron de requin capillaire pivota vers le nouvel entrant, révélant à Yoko une paire de fesses par la fente arrière de sa blouse. C’était un patient !

– Venez avec moi Lorenzo, je vous ramène à votre chambre, laissez votre voisine tranquille !

Lorenzo, tourna la tête à l’adresse de Yoko et lui fit un clin d’oeil complice avant d’emboiter le pas de l’infirmier qui sortait en tournant à gauche.

La bonne nouvelle c’est que l’infirmier semblait avoir une conscience plus élevée que son Chewbacca punk de voisin et qu’il y avait donc une once d’espoir quant à la perspective d’une discussion constructive.

La mauvaise nouvelle, c’est que ce genre de patients se trouve généralement dans les asiles d’aliénés. Et donc, par voie de conséquence, elle devait s’y trouver également.

Au bout de quelques minutes, son sauveur était revenu, il avait un faux air de Han Solo en blouse blanche. Elle pourrait presque arriver à se persuader d’être dans un vaisseau spacial si elle devait trouver une occupation pour tuer le temps. Elle avait déjà ses deux acteurs de tête d’affiche.

– Comment s’est passée la nuit ? — reprit le pilote de vaisseau.

Yoko s’empressa de répondre par la question qui lui brulait les lèvres depuis 24 heures.

– Comment… suis-je arrivée… ici ? — articula-t-elle en vidant ses poumons pour faire sortir le son.

L’infirmier pris une mine grave puis sonda sa patiente droit dans les yeux comme pour s’assurer qu’elle était prête à entendre ce qu’il allait lui dire. Le bruit de la ventilation, habituellement discret, arbitrait le duel de regards.

Au bout de quelques secondes, qui parurent des minutes, Il finit par prendre une grande inspiration et commença à se masser les tempes du bout des doigts. Il devait chercher la meilleure façon de présenter les choses de manière psychologiquement acceptable.

– Il y a presque 12 ans, vous êtes arrivée avec le SAMU à l’hôpital neuro que vous pouvez voir d’ici. — il s’approchait de la baie vitrée et pointait un bâtiment quelque part sur la gauche, hors du cadre.

Yoko sentait déjà l’odeur iodée des embruns, son esprit voulait se réfugier dans cet endroit bizarre et étrangement familier où elle avait dû passer ses dernières vacances comateuses. Mais elle résistait pour rester concentrée sur ce que lui racontait l’infirmier.

– Vous étiez en arrêt respiratoire et aviez une hémorragie cérébrale, probablement due à une chute en arrière. Votre sérologie a révélé des traces de stupéfiants et…

– Je suis… chez les fous ? — coupa-elle en luttant contre le malaise qui lui versait des litres de sueur froide sur le corps.

– Vous êtes dans l’hôpital spécialisé du Vinatier dans le 13 ème arrondissement de Lyon, le meilleur endroit où vous puissiez être actuellement.

– Les… menottes ? — finit-elle en soulevant de toutes ses forces son bras qui fut rapidement stoppé par les 3cm d’acier qui séparaient les deux bracelets.

– L’autre endroit où vous auriez pu être était l’unité hospitalière sécurisée du 17ème, croyez moi, vous êtes bien mieux ici. De plus, ils semblerait que nous ayons trouvé une sorte de …

Le malaise eut raison de sa vigilance et la tornade bourdonnante lui siphonna ses dernières forces. Chutant à nouveau dans le monde que lui proposait l’activité épileptique de ses cortex.

Elle nageait dans l’eau rose de son rivage de galets noirs, des oiseaux à 3 ailes planaient au dessus de l’eau et piquaient parfois sous l’onde liquide pour pêcher quelque poisson insolite.

Elle tentait de nager bien horizontalement sans trop laisser descendre ses pieds car l’eau y était plus froide qu’en surface et qu’elle craignait le contact des algues gluantes où il était facile de s’emmêler.

Le premier des deux soleils de son monde se couchait, l’autre, plus petit restait toujours dans le ciel, bas sur l’horizon, comme le soleil de minuit des pays bordant la baltique de la planète Terre. Le spectacle était d’une grande beauté. Les rochers bordant la crique recevaient l’éclat de deux astres ce qui avait pour effet d’adoucir les ombres.

Elle allongea les quelques brasses qui la séparaient de la plage et sortit de l’eau, elle marchait sur les gros galets pour ne pas se coincer les orteils, puis alla s’assoir sur une souche de palmier le temps de se sécher.

C’était décidé, après la sieste, elle allait faire le tour de l’ile.

Chapitre 7

La matinée débutait à peine qu’il devait déjà gérer sa première épilepsie. Il était rompu à ces joyeusetés naturellement, il travaillait comme infirmier psychiatrique  depuis presque 5 ans maintenant.

Edouard Charrette était un grand calme, la force tranquille du service. D’origine modeste, il a travaillé dur pour avoir cette place. Il fait partie de l’équipe flexible, le terme administratif pour dire qu’il fait des horaires aléatoires, mais il y trouve son compte car il dispose de jours de repos supplémentaires.

– Où suis-je ? — demanda Yoko, un peu désorientée.

– A l’hôpital. — disait-il en agitant une petite lampe.

Yoko clignait des yeux et détournait son regard de la petite lumière aveuglante. L’infirmier fut satisfait de son observation et les traits de son visage s’inscrivaient dans cet optimisme.

– Ca vous arrivait souvent ce genre de crises ?

– Je ne sais pas trop, depuis hier c’est un peu confus dans ma tête. — dit-elle en esquissant un sourire.

– Il faudra surveiller tout ça, nous ferons des examens complémentaires. Avez-vous déjà subie des interventions chirurgicales dans votre enfance ?

– Pas à ma connaissance non, pourquoi ?

– Il semblerait que nous ayons dû extraire un corps étranger de votre tête.

L’horloge affichait 8h01. Ce qui avait semblé des heures à Yoko sur son ile mentale n’étaient qu’une poignée de minutes dans l’espace-temps où était son corps. Elle se prit à penser qu’elle aimerait pouvoir s’y rendre volontairement, sans risque pour sa santé, ce serait moins pénible que de devoir réfléchir à tout ce qui lui arrivait.

– Un corps étranger ?

– En réalité nous l’avions observé à l’IRM sans trop pouvoir le décrire. Nous pensions à une sorte de tumeur localisée. Le labo nous révèlera bientôt de quoi il s’agit, précisément.

Après s’être assuré qu’il ne pouvait rien faire de plus pour elle, celui qui portait un insigne sobre avec les lettres E. Charrette s’apprêtait à poursuivre son tour des résidents.

– Vous ne pilotez pas le Faucon n’est-ce pas ? — dit Yoko en souriant.

– Le Faucon ? — reprit-il un peu perdu.

– Millenium. Star wars, tout ça… — S’essayait-elle.

– Ah ! Je suis percé à jour ! Il est garé sur les toits du bâtiment B. Comment avez vous deviné ? — Conclut-il en franchissant la porte.

Même si elle s’était abstenue de faire une blague sur son nom, qui, soyons honnête, ne transpirait pas vraiment le sabre laser du futur, elle sentait qu’il avait manifestement le minimum d’humour syndical requis pour prétendre au privilège d’être dans son cercle de confiance.

Han Solo avait manifestement obtenu qu’on lui retire la contrainte de l’acier, son poignet gauche était à nouveau libre de ses mouvements. Le flic en revanche, était toujours devant sa porte et s’adressait à tous ceux qui entraient ou sortaient de la chambre.

Elle s’éclaircit la voix et alluma la télévision et fit un petit tour des chaines disponibles. Il y avait dans le futur, un nouveau concept : la chaine de publicité continue. Les marques appartenant aux mêmes financiers qui possédaient les groupes multimédias, disposaient de leurs propres chaines pour faire la promotion de leurs produits. Elles avaient leurs propres journaux d’information et leurs émissions de télé-réalité.

Yoko ne se laissa pas embarquer par la chaine dédiée aux chaussures de sport et finit par trouver une chaine d’informations qui présentait les attributs de ce qui ressemblait à une chaine animée par des journalistes. Tout était présenté comme une exclusivité absolue, l’information la plus inutile était enrobée d’inepties et déclamée par de probables commentateurs sportifs recyclés.

Tout allait à fond, sans aller au fond. Un bandeau défilait en haut avec quelques brèves, alors qu’un autre bandeau défilait en bas avec le cours des valeurs boursières. Même l’horloge  digitale affichée dans le coin affichait les millisecondes !

Tout laissait à penser que le but de ces chaines d’information était de saturer l’espace sonore et visuel pour forcer le cerveau à basculer dans une sorte de transe, où les suggestions publicitaires et politiques saupoudrées rencontraient le temps de cerveau disponible nécessaire à leur implantation.

Le journaliste à chemise rouge et col français portait une cravate noire. Il était probablement aux couleurs de la chaine ou des marques commerciales à qui elle louait les neurones de ses spectateurs. Il était en duplex avec un reporter qui tendait son micro à un policier, il était manifestement question d’un accident de la circulation entre un fourgon garé et un autre véhicule non identifié.

Yoko se dit qu’elle avait probablement loupé le début du journal où il était expliqué comment un véhicule stationné pouvait être impliqué dans un accident de la circulation. Elle changea de chaine jusqu’à trouver de la musique et s’allongea pour penser à tout ce qu’elle avait appris aujourd’hui.

Au bout de quelques minutes, il se dit que finalement, elle préférait ne pas trop y penser. Elle sonna le service de garde pour demander un antidouleur et de la lecture. Dans les minutes qui suivirent elle pu prendre ce qu’il lui fallait pour son mal de crâne; on lui annonçait également que la bibliothèque allait passer dans sa chambre dans l’après midi.

Le temps était long, elle se serait bien enfuie en faisant une corde avec ses draps pour aller découvrir le monde du futur, sauf qu’elle attendait d’en savoir plus sur ce qu’elle avait et attendait son père, qui n’apprécierait probablement pas vraiment la blague de trouver un lit vide.

La chaine de musique qui avait pour mission de créer un fond sonore relaxant débitait les tubes à la mode  comme autant de litres de mauvais dentifrice. Les starlettes aguicheuses se succédaient dans des chorégraphies dignes des téléfilms érotiques qu’il lui arrivait de croiser dès 22h sur la télé de son époque. Les chanteurs ? Ils cultivaient leurs allures de taulards en souffrance en couinant des vocalises complètement bricolées en post-production pour sonner juste, tout du moins, pour sonner en accord avec ce qui devait être perçu comme de la musique par les jeunes de maintenant.

L’après midi s’installait et les nuages défilaient sur l’horizon. Alors qu’elle regardait un vol d’oiseaux migrateurs, la porte pivotait avec le chariot-bibliothèque. Derrière le chariot se tenait une jeune femme aux longs cheveux noirs, elle portait des lunettes rondes épaisses.

– Konnichiwa ! O-genki desu ka ?  Salua-elle dans un japonais approximatif mais très volontaire.

– Genki-desu.  répondit Yoko sans le moindre accent.

– Shousetsu ga hoshii desu ka ? — continua l’apprentie avec une certaine fierté pour proposer ses livres.

Elle poussa le chariot jusqu’au bord du lit et Yoko peut parcourir le contenu des caisses. Elle pris quelques magasines et un manga.

– Domo arigato gozaimasta.  remercia-t-elle à l’adresse de celle qui portait un insigne accroché à l’envers et sur-lequel elle ne pu pas lire le nom.

Mademoiselle insigne-à-l’envers reparti en affichant un grand sourire satisfait. Yoko avait assurément un fan-club à présent, entre la groupie de la bibliothèque, son wookiee de voisin et le limier qui gardait sa porte.

Elle étala les différents magazines sur son lit et choisit en hors d’oeuvre ce qui devait être un bimensuel féminin à scandale, il y aurait assurément quelques potins pour être au parfum des mondanités contemporaines avant d’attaquer la lecture des journaux un peu plus sérieux.Chapitre 8

Le bâtiment était construit sur un ancien fort trapézoïdal du 19ème siècle. Les grandes esplanades qui donnaient sur la façade ouest et l’entrée principale étaient désertes. Les hauts murs décapés au sable étaient d’un blanc crème. Quelques arbres dépassaient des murailles garnies de meurtrières.

Le Fort de Montluc était désormais l’hôtel de police principal. Les installations ultra modernes en faisait une vitrine nationale pour les politiques en manque d’image et la bâtisse dans son ensemble dégageait une impression de puissance et d’autorité  séculaire.

La salle de débriefing était surchauffée, le thermostat devait être en panne. A moins que ce ne soit l’affluence de fonctionnaires qui soit à l’origine de toute cette chaleur humaine. Une certaine tension était palpable et chacun attendait avec une certaine appréhension le discours du commissaire qui les avait convoqués.

Raphael était assis au dernier rang, il n’aimait pas les réunions  générales car bien souvent, c’était pour annoncer de mauvaises nouvelles ou de nouvelles mesures complètement absurdes qu’ils allaient devoir appliquer, ou pire, faire appliquer.

Il était 14h, un certain nombre de ses collègues avaient débuté la digestion de leur plat en sauce de la cantine, lui était abonné aux kébabs et autres fastfoods du quartier. Il savait que ce régime aurait raison de ses artères, mais il ne supportait ni les plats décongelés, ni les sujets de conversation de la grande majorité de ses collègues. Il avait passé la matinée en compagnie de la capitaine en charge des missions de surveillance et de filature. Une mauvaise matinée, à cause de ce qui était arrivé à la deuxième équipe de surveillance, la PCR-B.

On lui avait vertement reproché de ne pas avoir activé son Meca qui aurait pu se rendre sur les lieux de l’accident avec le 2ème fourgon et prendre des clichés. De plus, ils avaient perdu la trace de leur cible. Raphael avait demandé l’accès à la vidéo surveillance du quartier, mais étrangement, un bug informatique s’était manifesté cette nuit là, empêchant le système de vidéo-surveillance de fonctionner. Il avait également demandé à voir le fourgon, pour en étudier les traces de collision, on lui avait signifié l’impossibilité d’accéder à sa demande, car le fourgon avait été envoyé à la casse pour recyclage.

Le commissaire venait de faire son entrée, les policiers les plus zélés du premier s’étaient redressés et s’assuraient que leurs médailles et galons brillaient bien. L’homme au crâne chauve et aux lunettes aussi fines que sa moustache était monté sur la petite estrade, il déroula son Stratus sur le pupitre et arrangea ses quelques notes en passant simplement les mains devant la surface souple.

Tout les officiers gradés possédait un Stratus, cela représentait le nec actuel de la technologie connectée issue des vieux ordinateurs personnels et autres tablettes numériques. Le Stratus pesait moins de 100 grammes et consistait en un écran souple dont chaque pixel était à la fois capable d’émettre une couleur mais également de dévier la lumière à l’aide d’un nano-miroir 16 positions à rotation apparente, en d’autres termes : ces écrans pouvaient produire des hologrammes d’une finesse impressionnante.

– Bonjour à tous, merci d’avoir répondu à mon invitation. Je vous ai réunis aujourd’hui pour vous parler de ce qui va changer prochainement au sein de notre brigade.

Les apartés et les petites blagues cessèrent assez rapidement, et bientôt on n’entendit plus que la soufflerie du chauffage. Le mot changement n’était pas du goût de la plupart des gens dans cette salle. Les regards se croisaient dans le questionnement. Le commissaire, satisfait du silence obtenu, reprit son discours.

– Vous le savez, notre gouvernement a prolongé unilatéralement de 3 ans le mandat présidentiel comme prévu par l’article 6 de la constitution révisée. Nous nous attendons à quelques protestations dans les groupuscules terroristes et antigouvernementaux. Les commissaires ont reçu pour instruction de la part du ministère de l’intérieur de demander à chaque officier de s’abstenir de communiquer avec les journalistes, un porte-parole a été nommé par le gouvernement, c’est lui qui sera chargé de tout le volet communication, cela, afin d’éviter toute situation incontrôlable où des propos maladroits pourraient alimenter la contestation.

La salle acceptait plutôt bien ce changement, vu que pour la grande majorité, les officiers n’étaient pas particulièrement concernés par les journalistes, qui du reste, ne venaient que rarement à leur contact, préférant les membres de l’armée, bien plus loquaces.

– Depuis la privatisation des fonctions militaires, les budgets alloués à la police ne sont plus nationaux mais dépendent des agglomérations. Cette année encore, nos budgets sont en baisse, les caisses de la ville sont vides en raison de la construction du 3ème stade de foot. Ne comptez pas sur de nouveaux coéquipiers cette année.

Un des bons élèves du premier rang levait la main, bien droite. Il fut invité par le commissaire à poser sa question au sujet des budgets en baisse constante depuis plus de 10 ans. Ce à quoi le moustachu s’aventura sur une réponse xyloglosse mêlant faits d’actualité et valeurs humaines qui semblait satisfaire l’intéressé qui ne posait sa question que pour exister l’espace de quelques minutes aux yeux du patron.

– Rompez. — conclut le chef.

Chapitre 9

Yoko avait passé toute l’après midi à s’abreuver de culture du futur. Les magazines dataient un peu mais elle savait à présent que la France avait opéré un virage à l’extrême droite en 2017, les peurs collectives et le terrorisme avaient eu raison du bon sens. Le logiciel exécutif était planté et les politiques se battaient à longueur de journée dans l’hémicycle sans arriver au moindre consensus. Au lendemain d’un attentat visant le palais de l’Elysée en 2019, le parlement adoptait à l’unanimité le projet de modification de la constitution installant une primauté administrative du pouvoir exécutif sur le législatif.

Le projet européen était dans l’impasse, les pays membres quittant la communauté les uns après les autres, le royaume-uni n’était plus vraiment uni et s’était replongé dans ses vielles querelles insulaires, le coeur financier de la place Londonienne était à l’arrêt et les fonds de pension étaient à sec, la situation des retraités, bien plus nombreux que les actifs, était préoccupante.

Le monde tournait désormais autour d’un axe Asiatique-Africain, l’Asie fournissait la technologie et l’Afrique les ressources naturelles. La faillite des Etats-Unis incapable d’adapter son modèle industriel à l’ère post-pétrolière avait entrainée avec elle les monarchies du golf et leurs puissantes influences fondamentalistes. L’énergie solaire avait connu un développement fulgurant grâce aux gisements de terres rares exploités par l’Agence Industrielle du Parti Chinois en plein coeur du Sahara. L’un des magazines de Yoko dénonçait d’ailleurs à renfort de photos chocs, les conditions d’exploitation de ces gisements.

Au lieu de polluer le monde  entier aux énergies fossiles, on polluait un vaste désert aux métaux lourds. Cela ne choquait pas vraiment le monde, étant donné que cette étendue désertique avait été choisie par l’ONU comme décharge mondiale pour tout ce qui ne pouvait pas être recyclé, dans le cadre de l’accord sur la préservation des Océans.

Il fut assez pénible pour Yoko de découvrir que le pays de son père, avait sombré dans l’anarchie en raison d’un tsunami qui avait emporté ce qui restait des ruines de la centrale de Fukushima, tout avait été emporté par la mer, sauf les barres de combustible usagé qui s’étaient embrasées au contact de l’air et dont le nuage radioactif s’était déposé sur tout le nord-est de l’ile de Honshu, en réalité la pollution s’étendait jusqu’aux côtes sud d’Hokkaido, mais les Japonais, refusaient de quitter les lieux comme avaient étés invités à le faire les habitants de Tokyo.

Son regard se perdait par la fenêtre, elle pensait à son père et se demandait ce qu’il avait fait ces 12 dernières années, la veille des résultats du BAC elle lui avait parlé par Internet, il était sur le chantier d’un barrage hydroélectrique en Inde. Il était ingénieur mécanicien, il lui avait expliqué son travail une fois, mais elle n’avait rien retenu de ses explications, tout juste qu’il devait se déplacer régulièrement dans le monde entier.

Elle repensait à son BAC et à la soirée étudiante qui s’en était suivie pour fêter tout ça. L’alcool coulait à flots, la musique saturait l’espace dont le plafond était bas et enfumé de milles substances probablement récréatives. Elle se souvenait de ses copines qui l’avaient laissée seule pour se trouver de la compagnie pour finir la nuit, elle s’était alors installée au coin du bar improvisé et avait feint d’écouter les histoires de son voisin de comptoir qui cherchait manifestement de la compagnie pour la nuit. Elle n’écoutait pas ce qu’il racontait, n’était pas spécialement intéressée, mais avait accepté qu’il lui offre un dernier verre avant qu’elle ne prenne congé.

La porte de sa chambre pivota et un docteur entrait, accompagné du policier qui avait élu domicile devant sa porte. Elle avait déjà rencontré ce docteur lors de son grand tour dans les services. Il devait être le chef de service.

– Bonjour Mademoiselle Kuronezumi. — dit-il.

Le flic se contentait de la fixer du regard il était manifestement nerveux et fatigué de sa garde prolongée. Il ne portait aucun insigne, et à bien y penser, il ressemblait plus à un mercenaire qu’un policier, il était mal rasé, son uniforme était rafistolé et il avait les phalanges tatouées.

Yoko les salua à son tour, en rangeant ses magazines et en se redressant en tailleur sur son lit. Elle n’était pas vraiment pressée de découvrir ce qui lui valait l’honneur de cette visite.

– Voici le caporal Martinez, il est là pour assurer votre sécurité.

– Je dois juste m’assurer qu’elle ne disparaisse pas. — précisa Martinez.

– Naturellement. — dit le docteur, un peu gêné par la présence du colosse.

Le cerbère mesurait probablement 1,90m et avait des bras aussi épais que des cuisses. Il avait le cou d’un boeuf et les cheveux très courts. Les multiples cicatrices qu’il portait sur le crane laissait des zones pâles sans cheveux. Son nez cassé faisait penser à un joueur de rugby, les tatouages aux couleurs des cartes à jouer sur ses phalanges faisaient penser à un repenti de la mafia calabraise, qui porterait donc le coeur sur son majeur et le pic sur son index, tout un symbole.

– Lors de votre admission ici, vous étiez la seule survivante d’une scène de crime, vous étiez dans le coma mais vivante. Ce genre d’affaire ne connait pas la prescription, aussi nous devons vous préparer à rencontrer l’Exécuteur Régional en vue de votre audition.

– Mon audition ? Mais je n’ai rien fait !

– Naturellement. Mais vous étiez la seule survivante, vous devez pouvoir apporter votre témoignage sur cette affaire non résolue qui enflamme régulièrement les médias.

– Que s’est-il passé au juste ?

– Vous devez en savoir plus que moi, mais vous avez été retrouvée indemne au milieu d’un tas de…

Le docteur avala sa salive et pris une grande inspiration, cherchant manifestement les mots justes.

– D’un gros tas de cadavres démembrés à la scie électrique. — lâcha le colosse sans ménagement.

Yoko blêmit et dû s’allonger pour encaisser le coup. Un tas de cadavres ? Découpés avec… C’était n’importe quoi ! Tout ça n’avait absolument aucun sens ! La douleur dans son crâne se fraya un chemin jusqu’à ses yeux qui se remplirent de larmes.

– Vous vous fichez de moi ? Vous êtes complètement malades ! — Cria-t-elle avec la gorge serrée alors qu’au fond d’elle-même, des images d’horreur resurgissaient.

Chapitre 10

Platon poireautait. Cela devait bien faire 30 minutes qu’il avait été invité à patienter pendant que le fonctionnaire cherchait dans ses fichiers. Il était debout devant le guichet 11, et observait le guichetier derrière la paroi de verre blindée. Les haut-parleurs laissaient entendre ce qui se passait de l’autre coté de la vitre car le micro était ouvert.

On pourrait entendre les mouches voler, si il y avait des mouches. Au lieu de cela on entendait de manière lointaine et métallique les voix des autres agents exposant aux citoyens quelque procédure administrative ou justifiant leur incapacité de délivrer un document car telle pièce justificative n’était pas la bonne ou pas assez récente.

– Navré Monsieur Platon, je suis nouveau ici et je n’ai pas encore été formé à ce nouveau logiciel.

– Prenez votre temps. — Répondit l’intéressé, légèrement désabusé.

Il n’était plus à une ou deux heures près, de plus, il ne souhaitait pas vraiment attirer l’attention. Sa demande n’était pas tout à fait encadrée par sa hiérarchie. A dire vrai, elle n’était même probablement pas du tout autorisée. Raphael Platon était un vieux flic, son flair lui dictait qu’un truc ne tournait pas rond dans cette affaire de fourgon accidenté. Il était venu demander le rapport d’expertise de la panne des caméras de surveillances du quartier de la Croix-Rousse, il voulait comprendre pourquoi ce système couteux était étrangement tombé en panne au mauvais moment.

Le fonctionnaire était d’une lenteur affligeante, son regard sautait de sa main à son écran, en faisant une sorte de grimace burlesque, fronçant le nez et en retroussant la lèvre supérieure, révélant ses incisives jaunies par la plaque dentaire. Finalement, tout était en harmonie parfaite avec la chemise jaune terne et le noeud raté de sa cravate verte.

Platon n’aimait pas se moquer du physique des gens, mais il ne pu s’empêcher de retenir un fou rire quand il compara mentalement le fonctionnaire à une sorte de gros lézard, un varan de préfecture. A ceci près, que cette espèce-là n’était pas en voie d’extinction et qu’elle ne vivait pas sur les iles Galapagos.

Le saurien releva enfin la tête et tournant la tête vers Raphael il s’humecta les lèvres en sortant sa langue, exactement comme un reptile ferait pour aller chercher des odeurs avec sa langue fourchue. Platon n’arriva plus à se contenir et explosa dans un fou rire intenable, il pria le fonctionnaire de l’excuser quelques instants, le temps qu’il reprenne ses esprits.

– Tout va bien monsieur ? — demanda l’agent du guichet.

– Oui, tout va bien, excusez moi, je pensais à quelque chose de drôle.

– J’ai trouvé ce que vous me demandiez, pouvez vous signer ce formulaire pour que je vous donne accès au rapport ?

Le flic sentait que ce n’était pas vraiment bon pour la discrétion de son enquête, de signer un document prouvant qu’il avait fait la demande d’accès. Il se dit que les chances étaient minces qu’un autre flic vienne un jour ici jouer aux apprentis Darwin avec ce reptile, aussi, il prit le risque.

– Tenez. — dit-il en glissant le formulaire signé dans le passe-document.

– Voici le rapport, vous fallait-il autre chose ?

– C’est tout, merci. Bonne journée à vous. — Conclu Platon.

L’enveloppe était très légère, elle ne devait pas contenir grand chose, cette impression fut rapidement confirmée dans l’ascenseur, quand il ouvrit l’enveloppe pour en extraire l’unique feuille qui composait le rapport.

Le papier émanait d’un expert en vidéo-sécurité, qui attestait pour faire valoir ce que de droit, qu’il avait pu constater la panne du système de surveillance, en raison d’une coupure électrique. Les batteries de secours n’avaient pas pu tenir assez longtemps pour couvrir la durée complète de la coupure qui avait du survenir en fin de matinée.

Platon plia l’enveloppe et son contenu en quatre et le glissa dans sa poche, son instinct lui disait qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Ce qui n’allait pas non plus, c’était le choix musical des 2 mètres carrés qui étaient en charge de le ramener au rez-de-chaussée, bien que ce choix là ne risquait normalement pas de tuer quelqu’un, en tout cas pas pour une durée d’exposition aussi courte. Il pria alors le dieu des ascenseurs d’épargner cette cabine.

A peine avait-il quitté les jardins de la prefecture que sa radio grésillait.

– Central à Papa-Charlie-Roméo-Alpha. Répondez !

– Papa-Charlie-Roméo-Alpha, je suis là.

– Central à Papa-Charlie-Roméo-Alpha, ce n’est pas trop tôt, où êtes-vous ? Vous n’êtes pas à votre poste !

– J’ai été retardé dans les bouchons sous le tunnel. — Mentit-il.

– Vous étiez hors couverture radio ? Je vois.

– Je suis presque sur place.

– Bien reçu, tenez-nous informés.

Depuis la crise le parc d’antennes relais de l’ancien réseau de téléphonie mobile de 4ème génération n’étaient plus maintenues ni réparées, les pièces de rechange n’étant de toutes manières plus fabriquées. Il était donc admissible d’avoir ainsi des zones blanches sans réseau ni couverture radio. Le seul véritable réseau de données fiable était  le réseau Sirius, un réseau radio relayé par un maillage de drones solaires en vol stationnaire au dessus des grandes agglomérations. Chaque drone pouvait communiquer avec ses voisins proches ou avec la constellation satellitaire chinoise TL.SAT, nommée d’après le très sacré Tian-Long, dans la culture chinoise il s’agit du Dragon du Ciel, gardien des demeures divines et protecteur des cieux.

Quand Raphael utilisait l’excuse des zones sans réseau pour couvrir ses arrières il remerciait secrètement et de bon coeur le Dragon du Ciel auquel de nombreux citoyens du monde n’étaient pas loin de vouer un culte, bien réel. Il démarra son fourgon et pris la direction des pentes de la Croix-Rousse, il allait devoir passer une nouvelle nuit de planque en compagnie du Meca. Aucun Dragon, divin ou non, n’allait venir l’aider.

Chapitre 11

Le premier des deux Soleils se levait sur une mer d’huile, l’odeur de la marée accompagnait le chant des oiseaux à trois ailes. Ils émettaient de petits piaillements pour coordonner leurs efforts de chasse. Le varech rose, vert et brun qui s’était déposé sur le sable apportait un subtil parfum de Wakame, une algue dont raffolent les palais nippons.

Yoko ne se souvenait pas de s’être réveillée, ni de quoi elle avait rêvé, mais le matin l’appelait et elle s’était jurée de faire le tour de cette ile. Elle avançait pieds nus sur le sable prenant plaisir à marcher sur les épais tapis d’algues échouées, elle se penchait de temps en temps sur un coquillage aux formes insolites ou contournait consciencieusement les restes d’une méduse dont le contact avec la peau était la certitude d’une mauvaise expérience.

Le chant de la faune était riche et soutenu. Parmi ces cris, l’un d’eux se détachait régulièrement par la rondeur de ses accords. La mélodie de cette créature fascinait Yoko, elle avait quelque chose d’étonnamment rythmique. De nombreux autres animaux s’accordaient sur cette ligne musicale pour ajouter leurs notes à l’harmonie.

Après avoir marché jusqu’à ce que le premier Soleil soit au dessus de sa tête, Yoko se trouvait devant un relief escarpé de basalte noir surgissant de la jungle pour plonger dans le lagon. Les nombreuses huitres accrochées aux rochers sous la ligne de marée étaient très coupantes, aussi elle préféra contourner l’obstacle en s’enfonçant sous la conopée.

Gardant la coulée de roche sur sa droite, elle avançait péniblement au travers des nombreuses lianes, plantes et arbustes qui marquaient la frontière entre le monde minéral et le monde végétal. Il faisait chaud et humide, le sol se dégageait petit à petit au fur et à mesure que la lumière avait du mal à traverser l’épais feuillage des grands arbres. Yoko progressait à présent plus aisément et ne perdait pas son guide rocheux.

Elle rencontrait un ambassadeur minéral perdu, un rocher gris de forme assez surprenante. Il était dressé comme un petit dolmen, perdu au milieu des feuilles et des fougères. Alors qu’elle se demandait par quel processus géologique ce rocher avait pu atterrir ici elle entendit distinctement au dessus de sa tête le cris perçant d’un animal. Un instinct oublié s’éveilla en elle et un frisson glaçant lui commanda de ne plus bouger le temps d’identifier la bête.

Levant très lentement les yeux en recherche la réponse poilue à sa question, ce qu’elle vit la paralysa un instant. La créature qui tentait de chasser l’intruse de son territoire avait de longs bras terminés par de longues griffes. Le diamètre de la branche qui soutenait le poids de l’animal donnait une bonne indication de la taille et de la puissance que devaient avoir ses larges mains arrière.

Yoko avança doucement sans quitter le monstre des yeux, et alors qu’elle fit un pas en direction du petit rocher gris l’espèce de singe monstrueux sauta au sol et se plaça entre elle et le rocher. Il était redressé sur ses bras postérieurs et sa tête se révélait à présent dans son horreur, la créature n’avait pas d’yeux, ses épaisses narines aplaties formaient un groin disgracieux au dessus de l’assortiment de couteaux alignés qui tenait lieu de gueule.

Si le hurlement terrifiant que le singe avait enjoint à sa posture d’intimidation ne lui avait pas suffit, les épines chitineuses qui hérissaient la queue qui fouettait l’air suffirent à activer le turbo de sa pompe d’adrénaline. Les tempes battant à s’assourdir, Yoko recula en s’inclinant, montrant ainsi à la créature qu’elle acceptait de quitter le territoire.

En reculant précautionneusement, elle étouffait intérieurement un cri de surprise quand son pied fit craquer ce qui se trouvait être un os. Il y avait là, entre les fougères tapissant le sol, un véritable ossuaire.

Le monstre sans visage fit une sorte de danse martiale en reconquérant progressivement le terrain précédemment occupé par l’étrangère. Yoko se dit que le monstre devait être le garde personnel de l’ambassadeur minéral ou le cuisinier officiel de l’ambassade. Elle se dit qu’elle n’avait pas spécialement envie de servir de hors d’oeuvre.

Elle regagnait déjà la lisière et l’éclat du sable perçait à travers les feuilles, elle sentit l’iode et l’air marin monter du rivage. Elle se faufila entre les arbustes épineux en veillant à ne pas se blesser inutilement et se retrouva sur la plage, face à la coulée d’asphalte. Elle allait devoir escalader cette muraille si elle ne voulait pas repasser sur le territoire de l’horrible singe.

– Allez, on se calme tout va bien. — Dit une voix.

– Elle va me clamser dans les doigts ! — Dit une autre voix,  plus rocailleuse.

– Mademoiselle ? Mademoiselle ! Insistait la première voix.

Yoko rouvrit les yeux et dévisagea le docteur qui était penché sur elle.

– Vous revoilà ! Il va falloir surveiller ces crises ! — Dit-il.

– Je suis là pour vous protéger, mais je ne peux pas vous protéger de ces conneries ! Docteur, faites quelque chose pour la stabiliser. — Lâcha le flic.

La lumière baissait au dehors, la soirée s’installait et le balai d’infirmières en tout genre avait succédé à la visite du docteur, ses flashs épileptiques étaient l’objet principal des préoccupations du personnel soignant, il fallait en trouver la cause.

Edouard Charrette qui prenait son service de nuit, était passé la saluer et l’informer que les résultats du labo étaient arrivés, concernant l’échantillon de ce qui avait été prélevé dans son crâne.

– La bonne nouvelle, c’est qu’il ne s’agit pas d’un corps étranger. — Commença-t-il.

– Et la mauvaise ? — Continua Yoko pour en venir au fait.

– La mauvaise nouvelle, c’est qu’il semble qu’il s’agisse de cellules cholangiocytes. C’est à dire, des cellules habituellement située dans le foie, qui servent à produire la bile.

– Comment se sont-elles retrouvées dans ma tête ?

– Cela pourrait être une sorte de cancer, lors de l’IRM que nous avions pratiquée à votre entrée c’est ce que nous imaginions, mais aujourd’hui nous n’avons aucune certitude, car les cellules en question ont l’air parfaitement saines, elles ne sont juste pas à la bonne place !

– Super. — Conclu-t-elle avec une pointe de fatalité.

Après avoir échangé quelques banalités sur les traitements à prendre, l’infirmier prit congé et Yoko se mit en quête de sommeil, qui ne tarda pas à venir.

Chapitre 12

L’éclairage bioluminescent prenait le relais des dernières lumières du crépuscule, le mélange éphémère de vert pale et d’orange donnait une sorte de jaune-vert patiné, tout à fait représentatif du moral de l’officier en planque.

Il avait garé son fourgon à l’intersection de deux rues, légèrement en travers sur les trottoirs. En réalité, pratiquement toutes les voitures de la rue étaient garées sur les trottoirs, il n’y avait plus assez d’effectifs pour verbaliser tous les mauvais stationnements et de toutes façon la grande majorité des voitures n’avaient plus de vraiment de propriétaire, elles appartenaient aux banques.

Le krach de la bourse de Paris avait rappelé un certain nombre de citoyens à la dure réalité de la vie sans crédits que ce soit pour les voitures, l’immobilier ou la simple trésorerie. Le gouvernement en place avait supprimé les allocations et aides aux familles qu’ils considéraient comme immigrées, c’est à dire 90% de la population Française.

Les rues n’étaient plus vraiment entretenues car les budgets des communes à ces fins avaient étés supprimés, le programme du gouvernement sur le sujet était de faire travailler gratuitement les chômeurs. Cela n’a évidemment pas été accepté et les premières grèves de chômeurs ont éclatées. Le résultat de tout ce bazar était qu’au final, tout ce qui était du domaine public tombait en ruine.

L.JF/2016